Une faim de loup

Article initialement écrit par Sophie Gonneau en 2005

1. Une contradiction tout en apparence seulement

En cette fin de mars et début du mois d’avril 2004, le dégel s’amorce… Les premières herbes et rochers rejaillissent des amas de neige fondue… Les caribous se montrent moins discrets… Mickaël relève depuis la fin mars et tout au long du mois d’avril (2004) des pistes de plus en plus nombreuses de leurs passages en groupe ; il en fait même fuir. Bien que les caribous, principale proie dans le régime alimentaire des loups, soient présents en quantité importante en cette période, le prédateur doit trouver d’autres sources de nourriture le reste de l’année. Il a comme possibilité :

  • Soit de prédater des proies de petites espèces, tels que des lièvres, qui lui complémentent utilement son régime alimentaire restreint. En effet même si les ongulés constituent les proies de base du régime des loups, (sans lesquelles il semblerait même que les loups ne puissent pas se maintenir dans un milieu) les petites proies complètent de manière indispensable les apports alimentaires des prédateurs, en leur assurant une nourriture d’appoint facilement accessible et disponible par tout temps.

Traces de bataille

  • Soit de retourner, quand la faim les tenaille sévèrement, sur leurs anciens lieux de chasse pour :
    • 1. « voir » si l’occasion heureuse ne pourrait pas être renouvelée… même endroit… même chose….
    • 2. se stimuler en s’imprégnant de l’ambiance (odorante ou mémorisée en rapport avec le lieu) de jubilation liée à la bombance passée ;
    • 3. déterrés et ronger les restes qui y ont été cachés.

Carcasse d'orignal

  • Soit en se servant directement dans nos ordures qu’on leur jette si involontairement mais bien facilement en pâture. Ceci constitue un appoint non négligeable pour des animaux énergétiquement limités en ces périodes critiques.

 

2. Le loup comme une cigale….

Quand la famine se prolonge, les tensions s’accroissent… et le moral certainement s’effondre… Il n’est pas rare dans pareils cas d’observer des scènes de manifestations collectives mélangeant démonstrations d’affections et de soumissions ; elles sont essentielles à l’expulsion de l’énergie qui ne peut l’être par la chasse ; cette énergie accumulée constituerait un facteur de menace de la stabilité cohésive de la meute en exacerbant à outrance les tensions entre les individus. Par ailleurs, en même temps qu’elle prévient la perte de la cohésion sociale du groupe, ces scènes de manifestations collectives renforceraient la cohésion en « regonflant » le moral de la meute.

Au moment de l’étude (printemps 2004) Mickaël n’a cependant pas eu l’occasion de pouvoir observer de tels faits… Très certainement parce qu’il n’y a pas de meute encore constituée ; Des signes laissent cependant penser qu’elle serait en train de se former, par la réunion de deux individus. Mickaël note des pistes doubles… Le samedi 21 février 2004, Mickaël notait : « Lentement, (empreintes rapprochées) il a fait le tour du nouveau site d’enfouissage, sans y pénétrer, a erré dans les zones boisées en amont et aval du dépotoir, puis rejoint la route de la Baie James la quittant par deux fois pour uriner en contre-bas sur des épinettes. Ses empreintes plus rassemblées encore (- de 5 cm) se dédoublent me faisant soupçonner que ce magnifique animal n’était peut-être pas seul….» Et le 30 Avril 2004 « Ma prospection dans le même secteur que les jours précédents me confirme que ce dernier fait l’objet d’une exploration poussée de 2 individus ensembles. Les pistes fraîches tantôt uniques, tantôt doubles, de même taille et se suivant sans reprendre les mêmes traces, cheminent dans les fourrés épais, les zones marécageuses et boisés, tout en conservant une direction générale identique »

3. Et fourmi…

Enfin, en ces périodes il est aussi plus « facile » de voir des loups car leur attitude générale est moins « méfiante ». Ainsi Mickaël observe t-il de plus en plus fréquemment des empreintes de loups autour de son camp (vendredi 27/02/04, Jeudi 1/04/04, Samedi 24/04/04), en même temps qu’il aperçoit plus facilement des individus (Mardi 30/03/04), et remarque que certains n’hésitent pas non plus à venir et revenir sur des lieux de caches proches d’activités anthropiques récentes et régulières (les pistes de motoneiges) (lundi 05/04/04). Ceci est bien la preuve que les loups ont faim….car la famine pousse les loups (comme tout autre animal par ailleurs) à diminuer leur distance de sécurité : ceci constitue les stratégies animales de compromis entre les risques de prédation (ici anthropiques) et la satisfaction des besoins alimentaires…

Le tour du dépotoir

En effet, en fonction de sa faim, tout animal est contraint de faire un choix, un compromis, entre la richesse alimentaire offerte par un lieu donné (richesse en terme de qualité, quantité, disponibilité et facilité d’acquisition) et le risque qu’il court d’être victime d’un prédateur ; ici bien évidemment le loup étant un super-prédateur, il ne craint dans le milieu d’étude en question que le fusil et les pièges de l’homme ; particulièrement méfiant à l’égard de ce dernier, il l’évitera au maximum, ce qui le rend alors très difficile à voir ; de même qu’il se tiendra à distance raisonnable des activités et installations humaines.

Article initialement écrit par Sophie Gonneau en 2005

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