Les déplacements des loups et l’utilisation du territoire

Article initialement écrit par Sophie Gonneau en 2004

1. Quand un nouveau loup surgit

« J’ai le plaisir de découvrir une superbe piste de loup datant tout au plus de 24 heures. Ses empreintes laissées sont très impressionnantes (la taille de mon poing avec deux paires de gants) ; comme c’est la toute première fois qu’il traverse la zone, il doit probablement s’agir d’un visiteur »

loup-homme

C’était le samedi 21 Février 2004 et les caractéristiques des empreintes de ce loup sont telles qu’elles permettent à Mickaël d’affirmer avec certitude que la présence de cet individu dans les parages est bien nouvelle.

2. Un bel exemple de déplacement pour aller nulle part

Lundi 23 Février 2004 :« Je rebrousse chemin pour suivre un peu plus la piste du gros loup au départ de la route principale. Il a repris en direction de mon camp, traverse une zone marécageuse pour ensuite couper par le lac. Avant de regagner le bois, la glace, trop fine à cet endroit, s’est rompue et le pauvre a pris un bon bain, laissant un trou ovale de 70 cm par 40 cm dans la glace ! Après s’être (certainement assez péniblement !) rétabli avec ses pattes avant, il est reparti à la même allure, dans une direction un peu différente. Suivant le sentier dans son contrebas, il semble chercher une proie….Après avoir longé de très près des bosquets et des épinettes (trop près à mon goût car cela a rendu mon pistage assez sportif) il est retourné vers le lac qu’il a, à nouveau traversé, mais cette fois-ci plus facilement grâce à une avancée de terre ; rejoignant le sentier en face, il l’a emprunté et celui l’a ramené, un peu plus loin sur les bords de ce même lac qu’il a alors encore retraversé avant de s’enfoncer et disparaître dans le bois d’où il était initialement venu ! »

3. Prospection ou Appropriation ?

Samedi 21 Février 2004 :« Lentement, il a fait le tour du nouveau site d’enfouissage, sans y pénétrer, a erré dans les zones boisées en amont et aval du dépotoir, puis a rejoint la route de la Baie James la quittant par deux fois pour uriner en contrebas sur des épinettes »

4. Mais qu’est ce qui lui a pris ?

Ce loup présente toutes les caractéristiques d’un individu entrain de « nomadiser ». En effet, les loups utilisent pour satisfaire leurs besoins (alimentation, reproduction, éducation des jeunes) et en fonction de leurs états physiologiques et psychologiques (appétition sociale et sexuelle, faim), des zones privilégiées (territoires) dont l’ensemble constitue leur domaine vital.

Ces zones sont préférentiellement utilisées par la meute en fonction de leurs besoins du moment ; ainsi au moment de la reproduction, elle recherche un territoire (ou revient sur un ancien) qui lui offre la possibilité d’établir (ou de ré-utiliser) une tanière. Les critères portent à la fois sur : la tranquillité de l’endroit (zones boisées plus ou moins denses), son exposition, la nature de son sol (qui doit être bien drainé), sa proximité à un point d’eau et la disponibilité des ressources alimentaires ; ce dernier critère peut parfois conduire les loups à nicher dans des endroits plus ou moins investis par l’homme, lorsque la disponibilité alimentaire est naturellement pauvre tandis que des décharges leur sont offertes…

Les territoires seront aussi sélectionnés en fonction des possibilités de déplacements, des opportunités de chasse (quantitative et qualitative), et d’établissement de sites spécifiques (les sites de Rendez vous) nécessaires durant l’éducation des jeunes.

Cependant lorsque les besoins des individus d’une meute ne sont pas pour tous correctement satisfaits cela conduit certains d’entre eux (les moins satisfaits, d’un point de vue alimentaire surtout) à étendre leur errance dans des zones de plus en plus éloignées du territoire de leur meute et ainsi à progressivement se détacher de cette dernière. On dit alors que ces loups nomadisent….ceci conduit alors des loups « étrangers » à investir les territoires d’autres groupes.

Mais les loups peuvent aussi quitter la meute pour accéder à la reproduction qui leur est interdite au sein de cette dernière ; aussi en général les individus matures quitteront tôt ou tard le groupe (en moyenne à 22 mois) sauf si une situation hiérarchique privilégiée les prédispose à prendre la place d’un de leur parent…

En fonction des possibilités offertes par le milieu, en terme surtout de disponibilité alimentaire (quantités et tailles des proies), ces individus ne feront que traverser ces territoires déjà occupés ou bien ils pourront parvenir à délimiter le leur, même quelque peu chevauchant ; cependant si leurs prétentions sont plus fortes (conséquences de leurs états physiologiques, psychologiques et génétiques) ils pourront également tenter une usurpation… Ces délimitations ou tentatives d’appropriation se révéleront par certains indices comportementaux : le marquage par l’urine sur des petites aspérités du milieu, par les sécrétions anales avec ou sans la défécation, ou encore avec leurs glandes des coussinets plantaires par grattage.

5. Mais il y a aussi d’autres loups….

En effet, Mickaël parvient à suivre certains individus au sein de sa zone d’étude… Le cas de Jappeur est peut-être celui qui, en nous attendrissant, retient un peu plus notre attention…

jappeur

Jappeur, ce loup de petite taille qui semble errer seul… et dont Mickaël retrouve par ci par là des traces… Il présente un comportement typique d’un loup solitaire ; en effet en hiver les déplacements isolés sont plus l’apanage d’individus solitaires car en meute les loups tendent à se mouvoir ensemble suivant la décision du leader, celui qui même sans mener concrètement le groupe, lui en a pourtant imposé la direction. Ici dans les faits relatés par Mickaël durant l’hiver 2004, les loups pistés semblent donc être dans la plupart des cas des individus solitaires qui prospectent à la recherche de leur nourriture.

Un proverbe russe confirmerait : « c’est en marchant qu’un loup chasse »

On remarquera cependant que deux individus ont en revanche été « vus » (ou plutôt leurs pistes) progressant ensemble, l’un seulement, urinant régulièrement. C’était (rappelons nous) le 7 février 2004. Cette observation laisse présager que deux individus attirés par des affinités psychologiques et physiologiques similaires et synchronisées sont peut être en train de se rapprocher et de se délimiter un espace dans lequel ils envisageront de vivre et de se reproduire si la possibilité leur en est donnée (c’est-à-dire si l’ensemble de leurs exigences sont satisfaites par les données écologiques de leur biotope). Si la tendance se confirme, il est donc probable que ce couple devienne la base fondatrice d’une nouvelle meute dans un proche avenir…

6. Pour en finir avec les déplacements

Dans les notes rapportées par Mickael, il ressort donc deux choses : les loups se déplacent incessamment et généralement lentement. Autrement dit : ils marchent tout le temps. Et les explications précédentes viennent de nous dire pourquoi…

L’affût par le mouvement, telle pourrait être la devise lupine.

Article initialement écrit par Sophie Gonneau en 2004

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