Marche ou crève

L’expression est connue. Elle prend tout son sens ici en Baie-James. Les caribous la mettent en pratique sans avoir lu le livre de Stephen King. Encore aujourd’hui j’en ai vu un, sur le lac près du camp de base. Il boîte sévèrement, chaque pas semble être un calvaire. Où compte t’il aller ?

La fin est proche

Ne sais tu pas, Caribou, que tu n’es qu’un mort en sursis ? Pourquoi t’entêter à poursuivre cette marche qui n’en finit pas ? Pourquoi ne pas te résigner et attendre la fin paisiblement. Elle ne serait pas longue à venir, la Reine Blanche veille au grain et les corbeaux te suivent déjà.

Non ! ne te retournes pas. C’est toi qui a raison. Laisse donc les charognards rire de ton agonie et attendre ta chute. Laisse les derrière toi, Caribou, et marche.

Je te regarde marcher moi aussi, Caribou, même si tu ne me vois pas. Tu ne regardes pas l’horizon comme tes frères valides. Tu fixes les prochains mètres à venir. Un pas après l’autre. Juste marcher, juste continuer.

Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Parce que tu es né pour ça. La mort arrive, mais qu’importe après tout ? Elle viendra bien un jour de toute façon.

Mais tu ne te laissera pas faire, hein Caribou ? Il faudra qu’elle vienne te chercher, il faudra qu’elle travaille pour gagner ta carcasse ! Il serait si facile de s’abandonner. Juste s’arrêter, se coucher dans la neige et attendre. Fini la douleur et la fatigue. Qui remarquera ton absence de toute façon ?

Je le vois s’arrêter, alors qu’il s’approche de la rive opposée. Il se retourne et regarde aux alentours. Il reste immobile. Je le pousse intérieurement. Continues ! repars ! reprends ta marche funeste, tu le mérites. Tu n’auras pas une fin heureuse, malheur à toi, mais tu auras été au bout, tu auras tout donné. Quand la fin sera là et que tu t’écrouleras, sous les crocs des loups ou la morsure de l’Hiver, tu n’auras rien à te reprocher. Tu auras tracé ton chemin, de ton mieux et sans rien lâcher.

Il repart après un moment. D’un pas douloureux et difficile, il rejoint la rive et sort de mon champ de vision. Il ne sort pas de mon esprit. Va, Caribou. Va au devant de ta mort. Tu me rappelle ce poème d’Alfred de VignyLa mort du loup.

« Ah! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur.
Il disait: « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Va, Caribou. Puissé-je un jour en pareilles circonstances avoir ta force et refuser l’abandon. Marche ou crève, marche et crève. L’issue fatale est commune à tous, j’espère l’accueillir debout et donner un peu de travail à la Mort. Et laisser derrière moi les corbeaux rire de mon agonie et attendre ma chute.

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